Tribune de Didier Cros

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En réaction à l’article de Télérama.fr et de l’interview de Rogers Teukam qui l’accompagne, Didier Cros répond en détail aux accusations portées par le cabinet de recrutement RST Conseil :


Avant de réagir à la tribune accordée à RST Conseil dans le cadre de la polémique autour du film LA GUEULE DE L’EMPLOI, je tiens à faire part de mon étonnement sur la conduite de l’interview accordé à Rogers Teunkam et sur le contenu de l’article qui lui est associé.

Le journaliste semble vouloir renvoyer dos-à-dos le film et ses accusateurs. C’est son droit. Cependant, offrir une telle tribune à RST Conseil sans distance ni réserve, avec un interview bien plus long que l’article qui l’accompagne, nécessite pour le moins une mise au point équivalente.

Aussi, il est difficile de se prévaloir d’une enquête digne de ce nom lorsque l’on ne visionne pas les rushes mis à disposition. Une proposition pourtant loin d’être courante. Ce simple visionnage aurait permis à lui seul de constater les choses telles qu’elles sont.

Par ailleurs, lorsqu’un film est à ce point remis en cause, c’est tout de même la moindre des choses de prendre le temps de s’adresser à l’équipe de tournage et surtout aux principaux intéressés, les candidats eux-mêmes. Mais ni les uns, ni les autres n’ont été contactés.

Enfin, quel curieux procédé de s’appuyer sur un mystérieux informateur anonyme en laissant sous-entendre qu’il s’agit d’un membre de l’équipe du film, alors que cette personne, si elle existe, est de toute évidence un salarié de RST Conseil qui a participé à l’organisation en amont, mais n’a jamais été sur le tournage. Qu’avait donc à craindre cet « informateur » de s’exprimer à visage découvert ?

Il faut donc croire que tout ce qui pouvait éclairer autrement les allégations mensongères de Rogers Teunkam a été délibérément évacué afin de ne pas fragiliser le « scoop » constitué par cet interview. Une très étrange façon de procéder, mais je le reconnais, une très bonne façon de se faire remarquer.

Mais, revenons à l’essentiel, les accusations de RST Conseil. Lorsqu’un film dérange, il est toujours remis en cause. Ce n’est pas neuf. Ainsi, après avoir endossé l’habit du « bourreau », Rogers Teunkam et Didier Babayou, les deux recruteurs du documentaire de LA GUEULE DE L’EMPLOI, tentent désormais d’enfiler un costume bien trop grand pour eux, celui de la « victime ».

Dans le très long interview qui leur est accordé, RST Conseil a tendance à confondre point de vue et discours. Que ce film exprime mon point de vue, cela va de soi, c’est la définition même d’un documentaire.

Ce film n’a pas d’autre but que décrypter le processus de recrutement sur la base des réactions des candidats. RST Conseil n’ignorait rien du principe de ce film et n’a jamais émis aucune réserve à cette idée. Aujourd’hui, ils singent la surprise et l’indignation bien que rien n’ait été fait sans leur accord.

LA GUEULE DE L’EMPLOI ne vise pas plus l’entreprise citée dans le film que ce cabinet de recrutement en particulier. Ce que montre ce documentaire n’est qu’un exemple de ce qui se passe ailleurs, dans ce secteur d’activité comme dans d’autres, et surtout lorsqu’il s’agit de recrutement pour de grandes entreprises.

Si j’avais souhaité faire un documentaire « sensationnaliste », j’aurais choisi un cabinet de recrutement aux méthodes encore plus musclées. Il n’en manque pas et j’en rencontré pendant la longue enquête qui a précédé le tournage. Ce qui me paraissait utile en abordant cette thématique, c’était de montrer une pratique courante. C’est au travers de la représentation moyenne des situations que l’on révèle les dysfonctionnements majeurs, certainement pas en portant son regard sur un épiphénomène.

Ce cabinet de recrutement n’est effectivement pas discriminant. Il n’y a pas de discrimination d’âge, de sexe, d’origines sociales ou culturelles. Il est également juste que RST Conseil offre une chance à des profils très divers de demandeurs d’emploi. Les profils des candidats présents dans le film en témoignent. À aucun moment, je ne remets en cause ces deux aspects positifs. Au contraire, cette diversité est assurément un atout pour le documentaire. Elle permet d’offrir un large éventail de sentiments et d’analyses sur le monde du travail, et sur la façon de procéder de RST Conseil en particulier.

Lors de la préparation du documentaire, et donc avant même de connaître le contenu des témoignages des candidats, j’ai répété à de nombreuses reprises à RST Conseil qu’inévitablement il existerait une dimension critique dans ce documentaire. Ils assumaient alors totalement cet aspect des choses. L’essentiel pour eux était « de se faire de la pub », selon leur propos. Qu’ils considèrent aujourd’hui que celle-ci se retourne contre eux n’est pas de la responsabilité du film.

RST Conseil pense que le film « donne une image biaisée de leur métier, où il est extrêmement important d’aimer les gens, d’éprouver de l’empathie ». Chacun appréciera ce qui signifie « aimer les gens » lorsque certains candidats sont malmenés au point de se sentir infantilisés, voire humiliés. L’ « empathie », selon Rodgers Teunkam, doit être une interprétation très personnelle du proverbe « qui aime bien, châtie bien ».

L’interview, toujours prêt à servir la communication d’entreprise de RST Conseil, relaye le discours lénifiant destiné aux candidats : « Vous avez tous une chance d’être recruté et de réussir à condition de le vouloir ».

« À condition de le vouloir », c’est-à-dire à condition d’accepter des remarques souvent déplacées, de subir une pression constante, et d’être prêt à se distinguer des autres candidats qu’elle qu’en soit la manière.

Lorsque l’entreprise engendre un turn-over de commerciaux de plus ou moins 50% la première année, il s’agit le plus souvent d’une « chance » de bien courte durée. Ce n’est d’ailleurs pas un cas particulier, la plupart des grands groupes ont un turn-over très important. Au-delà des interrogations sur le caractère brutal de la méthode de recrutement, on est aussi en droit de se poser des questions sur son efficacité.

RST Conseil croit révéler aux téléspectateurs que l’on peut faire dire ce que l’on veut aux images. Même si personne ne l’ignore aujourd’hui, Il est en effet toujours important de le rappeler. En revanche, il est beaucoup plus difficile de faire dire quelque chose à quelqu’un qui ne le pense pas, et plus encore d’entendre dans un film des propos qui n’ont jamais été tenus. L’agressivité dont font preuve les recruteurs, et leur volonté permanente de déstabiliser les candidats, n’est pas une vue de l’esprit comme chacun peut le voir dans le film. C’est le principe même de leur méthode.

Non seulement j’ai pu constater lors des nombreuses sessions auxquelles j’ai assisté que ce que montre le film était la règle, mais je peux également affirmer aujourd’hui pour clarifier définitivement les choses, que les recruteurs ont reconnu eux-mêmes qu’ils avaient adouci leur attitude à l’égard des candidats lors du tournage.

Je me suis déjà exprimé sur le caractère particulièrement malsain de la création du site qui publiait les coordonnées personnelles des recruteurs et des représentants du GAN. France 2, la production, et moi-même nous apprêtions à agir en justice pour mettre fin à cette inquiétante démarche. Nous avons d’ailleurs signifié notre soutien auprès du cabinet de recrutement.

RST Conseil sous-entend sournoisement que le créateur du site en question n’est finalement pas responsable de ses actes, mais que seul le film est fautif. Cette grave insinuation est d’une totale malhonnêteté. Y a t-il dans ce documentaire un seul encouragement au lynchage public des recruteurs et des représentants du GAN ? Existe t-il un seul commentaire des candidats qui exhorte à la haine ?

S’il existe bel et bien une provocation dans ce film, c’est celle qui est adressée sans relâche aux candidats, pas une autre. Ne reculant devant rien pour essayer de déprécier le film, Rodgers Teunkam n’hésite pas à justifier une initiative dangereuse qui n’engage que son auteur, et dont il a été lui-même la malheureuse victime.

Prêt à s’abandonner à toutes les aberrations pour défendre sa cause, RST Conseil soutient, sans craindre le ridicule, que j’ai convaincu pas moins de 15 personnes d’être autre chose que ce qu’elles sont. D’exiger de la part de recruteurs angéliques d’être des cerbères agressifs et provocateurs pour soigner leur image, de suggérer aux émissaires du GAN de poser des questions illégales pour leur bien, et de persuader tous les candidats de ce film de formuler avec force et conviction ce qu’ils ne pensent pas.

Rogers Teunkam cherche sans doute à nous dire que tous les témoins de ce film, et lui surtout, se sont exprimés sous la menace d’une arme ou sous l’emprise de substances hallucinogènes. Cette façon puérile d’essayer de se dédouaner à posteriori, prête à sourire. Libre à chacun d’évaluer le degré de réalisme de tels propos.

Ce qui est franchement inacceptable dans cette tribune accordée à RST Conseil, c’est le mépris adressé aux témoignages des candidats. Rogers Teunkam affirme sans hésiter que ceux-ci subissent mon influence. Il est toujours consternant de constater à quel point la parole des demandeurs d’emploi est systématiquement dévalorisée lorsqu’elle apporte une dimension critique au monde du travail. Certains témoins étaient déjà choqués de lire ici ou là que ce documentaire n’était qu’une fiction et qu’ils étaient en réalité des comédiens. Désormais, ils seront certainement ravis d’apprendre qu’ils sont incapables de penser par eux-mêmes.

Si les mots déstabilisation, pression, infantilisation, et autres, sont formulés dans ce film c’est que ces mots correspondent tout simplement à ce que les candidats ressentent. Comment pourrait-il en être autrement lorsque l’on est confronté à ce que l’on découvre dans le film ? Pour autant, chacun peut constater que tous n’expriment pas les mêmes choses, certains défendent même le principe de certains exercices.

En cherchant à discréditer ce documentaire par tous les moyens possibles, RST Conseil dévalorise par incidence les centaines de réactions d’internautes qui affirment avoir vécu douloureusement leur entretien d’embauche, avec ce cabinet de recrutement comme avec d’autres. Plus largement, cette déconsidération est aussi celle de tous ceux qui expriment quotidiennement leur souffrance au travail. En bafouant la parole des demandeurs d’emploi de ce film, RST Conseil nie tout simplement la réalité de centaines de milliers de personnes.

Non content de nous révéler que les candidats ont été manipulés, RST Conseil va plus loin. Les recruteurs sous-entendent également qu’ils mentent lorsqu’ils affirment n’avoir pas été clairement informés du poste et de la rémunération. Pourtant, il existe, entre autres, dans le film une séquence très explicite à ce sujet. Un candidat quitte précipitamment la session en se plaignant auprès de Rogers Teunkam de l’absence de présentation de l’offre d’emploi. Le recruteur ne conteste pas un instant les remarques du candidat. Il lui répond simplement qu’il doit faire preuve « d’adaptabilité », et que le candidat aura les informations dont il a besoin « plus tard ».

Les deux recruteurs se sentent piégés par ce film, mais ils l’ont surtout été par eux-mêmes. Ils découvrent dans ce film combien une pratique à leurs yeux ordinaire, une pratique justifiée quotidiennement par leurs besoins, est perçue comme une agression par les candidats. Le problème de RST Conseil, qui est aussi celui de la plupart des cabinets de recrutements et des grandes sociétés qui développent ce genre de pratique, c’est qu’ils n’imaginent pas un seul instant l’impact de leurs méthodes sur les demandeurs d’emploi.

Concernant la remarque faite sur la rémunération. Il est clairement dit dans le film que celle-ci est constituée d’un fixe, le SMIC, et d’un variable. Le DRH de l’entreprise précise également que certains commerciaux sont très bien rémunérés. Le film n’exclut donc en rien cette information. Il est même indiqué que le mode de rémunération du GAN est plus élevé que la concurrence.

Les candidats expriment leur déception sur ce point car ce qui compte avant tout pour eux c’est l’importance de la rémunération fixe, de la rémunération garantie. Si celle-ci est faible, ce qui est le cas, cela induit qu’il va falloir fournir un travail considérable pour avoir un salaire décent.

Les sessions de recrutements de RST Conseil durent le plus souvent une journée, parfois une journée et demie. Jamais deux jours, c’est vrai. Il était prévisible que le tournage génère une certaine forme d’inertie. La décision a été prise en amont avec l’accord de tous. Je n’ai jamais dissimulé cet aspect des choses, même s’il a été peu repris dans la presse. Et pour cause, l’essentiel est ailleurs. Pour un développement complet sur ce point voir le site « Arrêt sur Image ». *

Il est reproché au film d’avoir intégralement modifié le processus de recrutement, son contexte, son déroulement, et le contenu de ses exercices. Pourquoi donc le communiqué du GAN, qui conteste certains aspects du film, notamment la présentation de la rémunération, ne formule à aucun moment une remise en cause de cette nature ?

Un film documentaire a pour objet de mettre en place les conditions de l’émergence d’une réalité, pas celles de son détournement. Il ne faut pas confondre les incontournables aménagements inhérents à un tournage, pour ce documentaire comme pour tous les autres, avec une supposée mise en scène de fiction. D’ailleurs, pour quelle raison objective RST Conseil et le GAN se seraient-ils prêtés à cela ?

Concernant le nombre d’intervenant côté clients et recruteurs, j’ai moi-même fait remarquer que cinq personnes, cela faisait beaucoup. RST Conseil a insisté pour que trois personnes du GAN soient présentes plutôt que deux habituellement.

Le dispositif technique s’appuyait sur la présence de quatre caméras. Seul les opérateurs étaient dans la salle au contact des quinze personnes filmées. Le reste de l’équipe, dont moi-même, étions en dehors du champ visuel des témoins du film pour éviter de troubler les échanges. La prise de son était assurée par des micro HF afin d’éviter la gêne visuelle souvent provoquée par les perches des ingénieurs du son. Il n’y a eu aucune intervention de ma part tout au long du tournage.

Il était essentiel d’être le plus discret possible et de ne pas perturber le déroulement du recrutement. Ce que les recruteurs exigeaient naturellement. Pour se faire, les caméras devaient être éloignées au maximum de tous les participants. Raison pour laquelle il n’était pas possible de tourner dans les locaux trop étroits de RST Conseil, comme dans ceux du GAN que j’ai été amené à voir à la Défense et en Province.

Rogers Teunkam suggère que nous avons équipé cette salle selon nos désirs, alors que nous nous sommes simplement servis de ce qui était à disposition. Il suffit d’aller sur place pour s’en rendre compte. Se plaindre de la taille des tables et de leur disposition ne change évidemment rien à ce qui se joue autour de celles-ci. Sous-entendre que nous avons dressé des rideaux pour le tournage est parfaitement fantasmatique, bien entendu. RST Conseil reconnaît nous avoir proposé cette salle de réunion, pourquoi l’avoir fait si elle ne leur convenait pas ?

Au lieu d’accepter les vraies questions posées par le film, RST Conseil préfère parler décoration pour tenter une bien inutile et pauvre diversion.

Il était évidemment indispensable de pouvoir rencontrer les candidats avant le tournage afin de leur expliquer le projet du film et de solliciter leur accord. Il était naturellement hors de question de les surprendre le jour de la convocation, cela va de soi.

RST conseil prétend qu’il y a eu un casting de candidats comme on le ferait pour un film de fiction. À l’exception des candidats finalement absents le jour du recrutement, et contrairement à ce qui est sous-entendu, tous les candidats présents à l’image sont les seuls à avoir acceptés d’être filmés. Documents à l’appui. Les autres personnes contactées n’ont pas souhaité participer à ce film. Leur candidature a été reversée à la session suivante.

On est toujours dans une position de fragilité lorsque l’on est en recherche d’emploi. Si les candidats du film ont donné leur accord, c’est surtout parce qu’ils avaient la possibilité de s’exprimer ensuite. Les interviews ont été réalisés quinze jours après la sélection. Pas trop près pour éviter les propos réactifs et sans distance, pas trop éloigné non plus pour favoriser la réflexion et l’analyse sur la base de souvenirs encore frais. Aucune image de la session de recrutement ne leur a été montrée durant ces interviews.

Si les méthodes de recrutement étaient figées, elles seraient tout simplement restituées telle qu’elles. Tous les jeux de rôle pratiqués lors de recrutements collectifs ont un objectif commun : l’étude du comportement. Raison pour laquelle les processus sont modulables, chez RST Conseil comme ailleurs. Rogers Teunkam et Didier Babayou avaient autant de raison d’offrir une diversité au film pour valoriser leur activité que j’avais de nécessité à rendre parlante leur méthode.

Concernant le débat à trois candidats, RST Conseil a préféré l’exercice des « personnages » à celui de « la vente des casseroles » – ça ne s’invente pas – justement considéré comme trop proche dans son principe de la « vente des trombones ». On peut noter en passant que l’exercice des « personnages » est franchement plus valorisant pour l’image de l’entreprise, chacun en conviendra. L’utilisation de ce jeu de rôle est par ailleurs très courante pour l’ensemble de la profession, comme j’ai pu le constater lors des repérages. Par ailleurs, le milieu des Ressources Humaines n’a jamais remis en cause la réalité des exercices existants dans le film, même s’il n’approuve pas toujours leur efficacité et leur pertinence.

Le test de personnalité n’est pas systématique, mais il fait partie des usages de RST Conseil pour les postes qualifiés comme pour ceux qui ne le sont pas.

Rogers Teunkam se plaint d’avoir subi mes prétendues directives au point d’accepter de transformer radicalement le sens de son exercice pourtant intitulé « la vente du voisin ». D’après lui, il ne s’agissait pas de « vendre » la candidature de son voisin, mais de la « présenter ». Autrement dit, d’exposer les éléments d’un CV. Pourquoi cet exercice consisterait-il à « présenter son voisin » alors que la méthode de RST Conseil est justement basée sur la non-présentation du CV ? RST Conseil n’est décidemment pas à une incohérence près pour tenter de préserver ses intérêts et son image. Prétendre aujourd’hui que le sens de cet exercice a été modifié participe sans doute d’une prise de conscience de l’impact négatif de l’exercice sur la majorité des candidats. C’est une bonne nouvelle.

Une séquence sur les présélections téléphoniques des candidats a été tournée chez RST Conseil dans l’éventualité de servir d’introduction au film. Si cette séquence n’a pas été conservée au montage, elle ne remet pas pour autant en cause les affirmations liées au manque d’informations sur le poste. Tous les documentaires sacrifient au montage un certain nombre d’éléments pour des raisons de structure, de sens et de rythme. Ce n’est une surprise pour personne, sauf pour Rogers Teunkam.

L’interview des recruteurs n’a jamais fait partie de la proposition de départ. RST Conseil était parfaitement au courant, et n’a jamais émis aucune objection à cela. C’est lors du montage qu’il m’a paru important de leur donner la parole en situation d’interview pour qu’ils puissent justifier leur méthode.

L’interview a duré de mémoire une heure trente, et certainement pas quatre heures comme l’affirme Rogers Teunkam. Tout au long de cet interview, il était extrêmement difficile pour les deux recruteurs d’avoir le moindre recul sur leur travail face aux critiques formulées par les candidats. En d’autres termes, si j’avais retenu d’autres commentaires de leur part dans le montage final, le constat n’en aurait été que plus douloureux pour eux. J’ai procédé de la même manière avec les représentants du GAN, avec un résultat malheureusement équivalent.

Avant même de visionner le film, RST Conseil désirait savoir de quelle façon ils apparaissaient en interview. Je leur ai donc communiqué oralement ce que j’avais retenu au montage, sans omettre de préciser qu’ils s’exprimaient une seule fois en clôture du film. Ils n’étaient pas mécontents de conclure le film de cette manière-là.

RST Conseil met en cause ma volonté d’ « équilibrer » le film. Encore une fois, un documentaire est bâti sur un point de vue, ici celui des candidats. Le tenir, c’est l’essence même d’un documentaire. Le film n’a donc pas pour objectif d’être « équilibré » au sens ou l’entend RST Conseil. Ce qui n’induit évidemment pas qu’il soit mensonger ou qu’il déforme les propos recueillis. Rogers Teunkam s’étonne que la perception d’une situation varie selon la position de chacun. Que la sienne soit différente de celles des demandeurs d’emploi, nul n’en doute.

Pour autant, la lecture du film n’est pas linéaire. Il y a deux axes dans ce documentaire. Les reproches des candidats sur la méthode de recrutement, mais aussi la critique formulée par certains sur eux-mêmes lorsqu’ils témoignent de la soumission volontaire à laquelle ils se livrent. En effet, à l’exception des deux candidats qui quittent prématurément la session, tous les candidats jouent plus ou moins le jeu. Nombreux sont ceux qui ne résistent pas aux encouragements des recruteurs à se blâmer les uns les autres.

Plus encore que la remise en cause légitime de la méthode de recrutement, cet aspect du film est, à mon sens, le cœur de son propos. En quelque sorte, le système existe parce que nous sommes là pour l’alimenter. Certes, se retrouver dans la position du demandeur d’emploi ne laisse pas véritablement le choix. Mais, force est de constater qu’individuellement et collectivement nous acceptons souvent l’inacceptable, dans ce domaine-là comme dans beaucoup d’autres. C’est de cela dont je parle quand j’évoque l’équilibre du film.

Mais, il s’agit aussi de tout ce qui n’est pas conservé dans le montage définitif. Lorsque des commentaires et des situations, manifestement pas à l’avantage des recruteurs et des membres du GAN, n’éclairent pas autrement le sens du documentaire il n’est pas nécessaire d’en rajouter.
Rogers Teunkam oublie de dire que son cabinet et le GAN ont accepté de participer à ce film sans droit de regard sur le résultat final. Une précaution d’usage pour mener à terme un projet sans influence extérieure.

Afin de répondre favorablement à leur inquiétude suite à la diffusion du film sur la télévision publique Belge ( RTBF ), la production et moi-même avons finalement décidé de leur montrer le film par courtoisie. France 2 s’est opposée à cette démarche, et je regrette que nous n’ayons pas réussi à les convaincre de cette nécessité. Néanmoins, Didier Babayou et Rogers Teunkam avaient bien vu ce documentaire lorsque la productrice du film et moi-même avons déjeuné avec eux, soit une semaine avant sa diffusion. Contrairement à qu’ils affirment.

Par ailleurs, ils occultent délibérément le contenu de notre échange lors de ce déjeuner. Ils n’étaient certes pas enchantés du film, mais pas véritablement pour les raisons évoquées. Ils étaient surtout agacés par les commentaires de la presse sur leur méthode, « Les journalistes ne comprennent rien au monde du travail » selon les termes de Didier Babayou, et déçus par la prestation des candidats à quelques exceptions près. Pour être précis, Didier Babayou était « rassuré » après ce visionnage selon le terme exact utilisé, et Rodgers Teunkam pour sa part considérait que le documentaire « n’était pas déloyal ». C’est-à-dire l’absolu contraire de tout ce qu’ils remettent en cause avec une agitation aussi vaine que maladroite.

Lorsque l’on veut donner du crédit à une contestation aussi virulente, on n’accepte pas une invitation à déjeuner après avoir vu un film qui n’est qu’un tissu de mensonges, et surtout, on n’attend pas près d’un mois après sa diffusion pour se manifester. Aussi, lorsque l’on dénonce une manipulation aussi grave, ce n’est pas dans la presse que l’on se répand, mais devant les tribunaux.

De fait, la véritable raison de ce soudain revirement est ailleurs. Ce qui motive aujourd’hui le cabinet RST Conseil à réviser si tardivement sa position ne vient donc pas du documentaire à proprement parlé, mais bien des conséquences aussi désolantes qu’inattendues pour son activité. Conséquences directement liées à la réaction de leur environnement professionnel.

Le GAN a récemment décidé de « suspendre » sa collaboration avec RST Conseil. Étonnante décision alors que ses émissaires sont parties prenantes tout au long du processus et que ceux-ci n’ignorent évidemment rien de son fonctionnement.

Si cette répercussion est profondément regrettable, elle est aussi très révélatrice d’un état d’esprit global du monde de l’entreprise. Pourquoi le GAN se sépare-t-il de RST Conseil aujourd’hui alors que cette entreprise était très satisfaite de ses services hier ? N’aurait-il pas été plus noble, mais aussi plus utile, d’accepter certaines critiques émises par les candidats et de réviser en conséquence cette méthode de recrutement ?

Pourquoi la quasi-totalité de la corporation des cabinets de recrutement rejette t-elle désormais RST Conseil, alors que cette manière de recruter est semblable à tant d’autres ? Comment cette corporation peut-elle à la fois condamner cette façon d’agir et fuir les tentatives de quelques-uns pour réformer les usages en cours dans cette profession ? *

Je n’ai, bien entendu, aucune satisfaction de voir RST Conseil plongé dans l’embarras économique, et je n’ai aucun plaisir non plus de constater l’hypocrisie généralisée d’une profession qui a décidé de faire de ce cabinet de recrutement un bien confortable bouc émissaire.

Je ne peux que regretter, comme beaucoup, cet affligeant constat. Cet aveuglement permanent, ce refus de la plus élémentaire remise en question. Finalement, la réalité du monde de l’entreprise est encore plus sinistre que celle montrée dans ce film.

Didier Cros et Zadig productions

(Re)voir le film

Alain Gavand : 7 propositions contre les dérives du recrutements

Arrêt sur images